LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

Le chronotope de Rabelais

Séminaire du 17 novembre 2021

Mikhaïl Bakhtine, L'Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, Paris, Gallimard, 1970.
Mikhaïl Bakhtine, "Le chronotope de Rabelais” et "Fondements folkloriques du chronotope rabelaisien”, dans Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978; pp.313–366.

Relisant Mikhaïl Bakhtine (1895–1975) dans le droit fil de nos séminaires des années précédentes sur la narrativité, il nous a semblé nécessaire de reprendre à nouveaux frais l'étude des chronotopes, un concept analytique permettant à Bakhtine d'opérer l'inscription du récit dans l'espace et dans le temps. En première approche le 3 novembre, Michel de Fornel analysait en particulier le chronotope des romans grecs, «un temps d'aventures dans des lieux lointains» selon la définition de Bakhtine, chronotope encore très pauvre et très abstrait qui n'était que le moule ou l'image en creux de ce que sera le véritable chronotope dans le roman moderne à partir de Rabelais une fois qu'y seront ajoutées les «valeurs» et les «dimensions», c'est-à-dire des valeurs sociales et des dimensions biologiques et matérielles plongeant le lecteur dans des espaces spatio-temporels aussi concrets qu'insolites. Je prends aujourd'hui le relais pour analyser, dans des textes datant des années 1936–1941 qui ne seront publiés que deux ou trois décennies plus tard dans Esthétique et théorie du roman et dans L'œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, la double tâche, polémique et positive, que se donnait Rabelais: détruire le tableau du monde hiérarchique du Moyen Age en se servant du rire comme outil, et reconstituer un nouveau chronotope en s'appuyant sur le folklore et sur l'Antiquité.

Sur la vie et les travaux de Bakhtine dans les années 1930: ◊ Préface de Michel Aucouturier à Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978, p.10. ◊ Katerina Clark and Michael Holquist, Mikhail Bakhtin, Boston, Harvard University Press, 1984. Magistral.

Après avoir publié La Poétique de Dostoïevski en 1929, Bakhtine est envoyé en exil administratif à la frontière de la Sibérie et du Kazakhstan. Exil adouci en 1936:  Il enseigne alors la littérature à l'Ecole normale de Saransk, au sud-est de Moscou à mi-chemin entre Moscou et la Volga. De ces années 1936-1941 datent les textes que nous étudions. En 1941 il achève et dépose sa thèse sur Rabelais à l'Institut Gorki de littérature mondiale (Moscou). Soutenance retardée par la guerre. Petit scandale à une première soutenance en novembre 1946, après sept heures de délibération, malgré l'avis favorable d'une partie du jury, le titre de docteur lui est refusé et il n'obtient que le titre de ‘candidat ès-sciences', refus confirmé lors d'une seconde soutenance en mai 1947 puis dans une décision finale de refus en 1951. Son Rabelais ne sera publié qu'en 1965. En 1946 il est nommé une seconde fois à l'Ecole normale de Saransk (devenue université) où il dirige jusqu'à sa retraite en 1961 la section de littérature russe et étrangère. Il était donc professeur de lettres. Le Rabelais était une thèse d'histoire littéraire écrite dans les années 30.

Les études sur Rabelais en France à l'époque: ◊ Simone Gabay, Rabelais des années 30 à 1970, Littérature, n°1, 1971, pp.116–119.  ◊ Bakhtine disposait des cinq premiers volumes de l'édition critique de Rabelais dirigée par Abel Lefranc. Deux premiers volumes (Gargantua) 1913,  3e et 4e volumes (Pantagruel) 1922, 5e volume (Tiers Livre) 1931. Le 6e volume (début du Quart Livre) ne paraîtra qu'en 1955.

A l'époque, Abel Lefranc présentait Rabelais comme athée et même anti-clérical. Thèse contraire chez Lucien Febvre, Le Problème de l'incroyance au 16e siècle. La religion de Rabelais, Paris, Albin Michel, 1942. Bakhtine fera référence au grand livre de Lucien Febvre dans quelques pages de son Rabelais publié en 1965, Premier Chapitre intitulé «Rabelais et l'histoire du rire». C'est dans le cadre d'une histoire du rire qu'il opère une révolution critique dans les études sur Rabelais, en renvoyant Lefranc et Febvre dos-à-dos. L'un et l'autre n'ont pas su entendre «le rire universel». Bakhtine plaçait le comique à un moment clé dans une histoire des systèmes signifiants, de ce qu'il appelait des «systèmes d'images». Un chronotope est la construction d'un système d'images, c'est-à-dire un «tableau du monde», une «conception du monde», l'«organisation d'un modèle du monde». Ce n'était ni un linguiste ni un sémioticien. Dans l'œuvre qu'il étudiait, il n'abordait pas les systèmes d'images comme des formes littéraires ni des formes linguistiques, mais comme des systèmes de valeurs. Le chronotope est un outil d'analyse littéraire qui ne porte pas sur les formes mais sur les valeurs. Nous préciserons, Michel de Fornel et moi-même dans les prochains séminaires, les rapports que Bakhtine entretenait avec les formalistes de l'Ecole de Moscou. Disons seulement pour l'instant qu'il prend dans ses études sur Rabelais le contrepied d'une approche formaliste en adoptant, comme l'a montré Michael Holquist, une approche biologisante.

Par opposition au chronotope de l'ancien monde, Rabelais va créer un nouveau chronotope, c'est-à-dire un nouveau système d'images, nouveau «tableau du monde» correspondant à l'homme nouveau, l'homme de la Renaissance. Dans ce système d'images, ce n'est pas la forme (littéraire ou linguistique) qui intéresse Bakhtine mais son contenu organique, le système de valeurs. Ce qui l'intéresse, pour citer une phrase significative de son Rabelais (p.199), c'est la façon dont le comique, le grotesque, le carnaval, les grossièretés, «vérité dite sur le vieux pouvoir, le monde agonisant [le monde à la verticale, le monde du cléricalisme médiéval], entrent organiquement [charnellement, biologiquement] dans le système rabelaisien des images». Par opposition à la verticale médiévale, de l'enfer au paradis comme dans la Divine comédie de Dante, le monde de Pantagruel est à l'horizontale, les espaces infinis. Il faudrait rapprocher Bakhtine d'Alexandre Koyré (Du monde clos à l'univers infini) sur le  thème du décentrement du monde. Je me propose de revenir dans un séminaire ultérieur sur sa double approche du rire, le rire comme monde vécu, le rire universel dans lequel nous plongeaient autant Rabelais (années 1530) que Cervantes (années 1600), et le rire ou plus exactement la parodie, le rire comme outil utilisé dans la subversion ou destruction du monde à la verticale du Moyen Age. Nous avons reçu de Bhaktine deux concepts clés pour comprendre Rabelais, la parodie et le chronotope. La parodie servait à détruire le monde ancien, en le faisant crouler sous le rire (côté négatif de son programme), tandis que le chronotope (côté positif) servait à reconstituer un monde nouveau. Voyez Esthétique et théorie du roman, p.315. Je limite aujourd'hui mon propos au chronotope. Il s'agit, pour Rabelais interprété par Bakhtine, de reconstituer un monde nouveau avec comme matériau la culture populaire et comme outils différentes séries d'images croisant dimensions et valeurs.

Ainsi donc dans les années 30 — dont nous séparent près de trois générations! — commençait le tournant dialogique. Emergeait alors chez Bakhtine une approche radicalement nouvelle de la littérature classique avec cette opposition frontale entre les canons de la beauté classique ­— la beauté d'Apollon, le corps des statues grecques — et le nouveau canon qui est celui du corps grotesque chez Rabelais. Il faut sortir de cette situation qui perdura jusqu'aux années 1970 et dans laquelle Rabelais nous était devenu incompréhensible. Plus que la langue devenue étrangère au point qu'on publiait des traductions en français moderne ou des éditions bilingues, ce qui rendait Rabelais incompréhensible, c'était que nous avions perdu le monde sensible qui correspondait à son œuvre. Rabelais introduit dans la littérature classique le non-littéraire, le non-officiel qu'est «la culture comique populaire». Seule cette clé peut rouvrir une œuvre qui, après avoir été spontanément comprise de ses contemporains, est devenue indéchiffrable, dès la fin du 16e siècle, quand elle a perdu son «contexte vivant»: le carnaval, le spectacle sans scène ni rampe où le peuple est en même temps acteur et spectateur, le carnaval qui peut servir de référentiel au texte de Rabelais. Retenons la séquence: — 1. Un monde où les œuvres sont spontanément comprises car ancrées dans des voisinages familiers, — 2. Une œuvre devenue indéchiffrable parce qu'elle a perdu son socle vivant, — 3. Nous pouvons rouvrir cette œuvre en reconstituant son chronotope.

Sur un autre exemple proche de nous, en Martinique. Edouard Glissant a admirablement montré, en particulier dans La Parole antillaise, que les œuvres littéraires martiniquaises étaient devenues incompréhensibles et que la langue créole était «fonctionnellement morte» (comme il dit en situant cette rupture dans les années 1960), à partir du moment où, toutes les denrées de consommation courante étant importées de métropole à l'aéroport de Fort-de-France, les martiniquais avaient perdu leur socle vivant, leur monde sensible, c'est-à-dire la faune, la flore, les jardins maraîchers, l'agriculture de subsistance. Depuis lors les écrivains Créolistes de la Martinique, publiant désormais en français, s'efforçaient en quelque sorte de reconstituer leur chronotope… J'en ai pris conscience en lisant Bakhtine. Mais voyez aussi Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé.

Revenons à Rabelais restaurant, sous deux figures principales, la primauté du rire jusqu'alors relégué dans les profondeurs de la société médiévale par le sérieux officiel de ses devanciers: — 1. Une esthétique du carnaval qui était dans son principe une fête des moissons, la célébration du renouveau cyclique de la vie, — 2. Une esthétique du corps grotesque qui «à la différence des canons modernes» (L'Œuvre de Rabelais, p.35), dans le réalisme dégoûtant de sa physiologie, en sueur, difforme et toujours «proche du ventre [une femme en train d'accoucher…] ou de la tombe [un corps qu'on étripe…]», célèbre le foisonnement de la vie dans son ambivalence. «Le réalisme grotesque… n'a pas seulement une valeur destructive, négative, mais encore positive, régénératrice: il est ambivalent, il est à la fois négation et affirmation» (p.30).

Ce que je vais dire vaudrait peut-être pour les écrivains romantiques en Europe de l'ouest. Mais quoi qu'il en soit en Russie au début du 20e siècle, ceux qui faisaient des études littéraires étudiaient aussi la théologie et… la biologie. Bakhtine, comme ses condisciples, avait des connaissances en théologie et des connaissances en biologie.

Sur la biologie chez Bakhtine: ◊ Katerina Clark and Michael Holquist, Mikhail Bakhtin, Boston, Harvard University Press, 1984. ◊ Amy Mandelker, Semiotizing the Sphere: Organicist Theory in Lotman, Bakhtin, and Vernadsky, PMLA, Vol.109, No. 3 (May 1994), pp.385–396. ◊ Craig Brandist, David Shepherd & Galin Tihanov, eds., The Bakhtin Circle in the Master's Absence, Manchester, Manchester UP, 2004. Voir la contribution de Ben Taylor, "Kanaev, vitalism and the Bakhtin Circle” sur le vitalisme et l'organicisme en arrière-fond du concept de chronotope. C'est Kanaev qui en 1925 emmène Bakhtine à une conférence de Oukhtomski sur le chronotope en biologie, dont il fait état dans Esthétique et théorie du roman, p.237.

L'idée que chaque individu dans la matérialité de son corps est «mêlé au monde, mêlé aux animaux, mêlé aux choses» (Rabelais, p.36) dans une même biosphère ou biocénose, guidait Bakhtine dans sa lecture de Pantagruel et lui permit, à l'encontre de tous ses devanciers, de placer le corps humain dans sa matérialité, son anatomie, sa physiologie, sa sexualité, ses tripes et autres détails grotesques, au centre du tableau du monde rabelaisien, dans un univers mental dominé par la théorie des humeurs, les humeurs d'Hippocrate et Galien (Rabelais médecin) qui circulent entre choses voisines. Je dirai que Rabelais est un humaniste, médecin, subversif.

La découverte méthodologique du chronotope, ce n'est rien d'autre que de découvrir ce qui constituait le matériau vivant du monde au 16e siècle lorsque Rabelais, se libérant des canons classiques de la beauté et de la dictature du sérieux, réhabilite la culture comique populaire, le monde d'en-bas. Un monde dans lequel le système d'images le plus prégnant est celui du carnaval, de la fête dans laquelle des corps grotesques se goinfrent, se vautrent, accomplissent toutes sortes d'activités vivantes et en même temps souvent dégoûtantes. Rabelais, p.28: «Dans le réalisme grotesque (c'est-à-dire dans le système d'images de la culture comique populaire), le principe matériel et corporel est présenté sous son aspect universel de fête, utopique. Le cosmique, le social et le corporel sont indissolublement liés, comme un tout vivant et indivisible. Et ce tout est joyeux et bienfaisant.» Plus une valeur morale, sociale, cosmique et religieuse est importante dans ce monde, plus gargantuesques seront les dimensions matérielles, spatiales et temporelles dans lesquelles cette valeur s'exprimera, les corps, les festins, les  batailles… D'où ce monde de géants, qui est un monde d'utopie. Esthétique et théorie du roman, p.314 : «La catégorie de la croissance, de la croissance véritable, spatio-temporelle, est l'une des catégories fondamentales du monde rabelaisien.» C'est un monde littéraire tout en extériorité dans lequel les valeurs sont extériorisées dans les dimensions. En déchiffrant la parodie et l'utopie rabelaisiennes, Bakhtine dressait la table des catégories spécifiques d'une société et d'une culture comme nous le faisions en anthropologie sociale et en histoire dans l'Ecole des Annales à la grande époque (de Durkheim aux années 1970). La catégorie de la croissance, telle qu'il la mesure dans l'espace et le temps, semble relever de l'ordre des dimensions, mais en réalité une valeur s'exprime dans la croissance, c'est la valeur de la vitalité et du foisonnement de la vie. L'invention linguistique et les figures de rhétorique sont pour Rabelais le moyen de constituer des systèmes d'images croisant dimensions et valeurs et traduisant sous forme narrative le foisonnement et l'enchevêtrement des phénomènes. L'un des concepts clés dans l'analyse qu'en a proposée Bakhtine est le concept de voisinages; voir Esthétique et théorie du roman, pp.315, 349, 380. Associations et dissociations en séries d'images les plus insolites du grotesque fantastique «permettent à Rabelais de détruire l'ancien tableau du monde, produit d'une époque moribonde, et d'en créer un nouveau, qui a en son centre l'homme total, charnel et spirituel. En anéantissant les voisinages traditionnels des choses, des phénomènes, des idées et des mots, Rabelais parvient à des voisinages nouveaux, vrais, correspondant à la nature et et à l'interrelation de tous les phénomènes de l'univers» (p.349).