LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

Conversions religieuses et autorité de la parole

Débats et controverses 2 décembre 2019

William Hanks, Converting Words.
Maya in the Age of the Cross
,
Berkeley, University of California Press, 2010

William F. Hanks, Pour qui parle la croix. La colonisation du langage chez les Mayas du Mexique, Conférence prononcée le 4 décembre 2007, Naterre, Société d'ethnologie (Conférence Eugène Fleischman, V), 2009.
William F. Hanks, Language in Christian Conversion, in Janice Boddy and Michael Lambek, Eds., A Companion to the Anthropology of Religion, Oxford, Wiley Blackwell, 2013, Chapitre 21, pp.387–406.
Frauke Sachse, Review of Converting Words. Maya in the Age of the Cross. (The Anthropology of Christianity, 6) by William F. Hanks, Anthropos, Bd.106, H.2 (2011), pp.675–678. Perspicace.

Problématique de la traduction: Numéro thématique de HAU. Journal of Ethnographic Theory, Volume 4, Issue 2 (Autumn 2014), organisé par William Hanks et Carlo Severi: William F. Hanks and Carlo Severi, Translating worlds: The epistemological space of translation, HAU. Journal of Ethnographic Theory, Volume 4, Issue 2 (Autumn 2014), pp.1–16.
William F. Hanks, The space of translation, HAU. Journal of Ethnographic Theory, Volume 4, Issue 2 (Autumn 2014), pp.17–39.

William Hanks utilise plusieurs concepts clés de Pierre Bourdieu (la théorie de la pratique, la théorie des champs) dans ses recherches sur les pratiques communicationnelles. Voir l'entrée Bourdieu dans l'index de Converting Words. Hanks étudie la façon dont les missions catholiques au Yucatan, depuis la conquête espagnole jusqu'à la fin de la période coloniale, ont évangélisé les Maya. Hanks travaille sur un corpus de dictionnaires, de grammaires et de textes en langue maya yucatèque (Yucatec Maya Language) à l'interface de l'anthropologie religieuse, de l'anthropologie linguistique et de l'histoire coloniale sous la domination espagnole du Yucatan (1546–1821).

Le titre du livre en anglais Converting Words est à double sens. Ce sont d'une part «des mots qui convertissent», les mots d'une nouvelle langue inventée pour convertir les mayas au christianisme, mais d'autre part, pour forger cette nouvelle langue les missionnaires franciscains se sont appliqués à traduire l'espagnol en maya, c'est-à-dire à convertir les façons de parler chrétiennes en mots mayas christianisés. «Dans l'acte de traduire se trouvait la première conversion. Celle-ci consistait non pas en la conversion des Indiens en chrétiens, mais plutôt dans le processus inverse: de la chrétienté comme empire de sens, redécrite, reformulée et réarticulée en maya» (Pour qui parle la croix, p.9).

Ce livre a pour thème le rôle du langage dans la conversion des Maya du Yucatan au christianisme. La thèse centrale est que la conversion des personnes impliquait aussi la conversion de leur langue et l'émergence d'une «translangue» née de l'interaction sociale et religieuse entre les missionnaires espagnols et la population indigène, une nouvelle langue qu'on appelle «le maya réduit» (Maya reducido) et qui est devenu au Yucatan une langue de culture et d'administration. L'adjectif reducido «réduit» et le substantif reducción «réduction» en espagnol signifient ici une mise aux normes chrétiennes, une langue colonisée. L'autorité de la Parole chrétienne implique la domination d'une tradition écrite (celle de l'Eglise) sur les pratiques de la vie quotidienne. Espagnols et mayas étaient au Yucatan dans une situation linguistique de diglossie. La diglossie est l'imposition d'une langue douée d'autorité, ici l'espagnol, langue des colonisateurs, aux locuteurs d'une langue indigène minorée (dévaluée), ici le maya, langue des vaincus. La colonisation au Yucatan prit la forme d'une évangélisation et de l'invention par les missionnaires franciscains du maya réduit, c'est-à-dire mis aux normes du discours chrétien.

Fonction référentielle et la fonction indexicale du langage

Une question épistémologique cruciale dans Converting Words porte sur les enjeux, les conditions de possibilité et les limites de validité de la traduction entre deux langues et deux cultures étrangères l'une à l'autre. Réaliser une traduction parfaitement exacte est très difficile sinon même impossible, parce que les langues ne sont pas transparentes. Autrement dit, [1] un voyageur qui ne parle pas la langue locale et qui a recours à un interprète ne peut jamais accéder à l'intégralité du contenu de la parole indigène dans son exactitude, et [2] un philologue, linguiste ou ethnologue qui traduit la parole indigène en une langue européenne, ou inversement, un missionnaire qui traduit la Bible dans une langue indigène, ne peut jamais réaliser une traduction parfaitement exacte. Le processus de traduction laisse toujours une dose plus ou moins épaisse d'opacité résiduelle. L'opacité résiduelle résulte du fait que les mots d'une traduction n'ont pas les mêmes connotations pour les locuteurs de la langue cible (ici le maya) que pour la langue source (ici l'espagnol ou le latin). Ils sont entachés d'indexicalité. C'est Roman Jakobson en 1968 dans «Poésie de la grammaire et grammaire de la poésie» qui introduisit la distinction entre une fonction référentielle et une fonction indexicale du langage. L'indexicalité est la propriété d'un énoncé de porter des traces de son contexte d'énonciation ou de la subjectivité du locuteur. La distinction entre référentiel et indexical est très ancienne dans la philosophie et la logique européennes, car c'est la distinction entre la dénotation (l'objet auquel on fait référence) et la connotation (les sentiments et les situations que l'énoncé évoque). Plus encore, cette distinction fonde la distinction en linguistique entre la sémantique (étude des rapports entre signifiant et signifié, c'est-à-dire entre la signification et la dénotation d'un énoncé) et la pragmatique (étude des actes de langage, c'est-à-dire des rapports entre un énoncé et son contexte d'énonciation).

Revenons aux franciscains traduisant l'espagnol en une nouvelle langue maya appropriée aux choses de la vie chrétienne. «Traduire revient à décrire à nouveau en maya l'objet désigné par l'expression espagnole correspondante. Les deux langues ne se rencontrent pas une à une dans une simple correspondance, mais passent par les objets auxquels elles se réfèrent (Pour qui parle la croix, p.16). La traduction de «Dieu» en maya, par exemple, devait éviter l'ambiguïté de la racine ku en maya qui désignait les dieux ou idoles indigènes. Pour exclure toute référence idolâtre, les franciscains ajoutaient systématiquement au mot ku un ancrage indexical, à savoir un adjectif qui ancrait le nom de Dieu en maya réduit dans le contexte de la doctrine chrétienne, en désignant Dieu du nom de cuxul ku (littéralement «dieu vivant») ou hunab ku («dieu unique»). Les adjectifs ajoutés ancraient le nom de Dieu en maya dans le monde chrétien. L'ancrage indexical était un moyen d'introduire en maya réduit des relations doctrinales chrétiennes entre des mots qui en espagnol n'avait aucune relation linguistique. Les mots en maya réduit pour dire «baptême», oc haa (litt. entrer dans l'eau), «croyance», ocol ol (litt. entré dans le cœur) et «conversion», ocçah ba ('entrer + causatif + réflexif', litt. se faire entrer) ont une racine commune, oc «entrer». On voit sur cet exemple comment la traduction de l'espagnol introduisait en maya un ancrage indexical dans le monde chrétien: «il n'y avait pas de relation linguistique entre les mots baptême, croyance et conversion en espagnol, mais il existait une profonde relation doctrinale entre les concepts auxquels ils se réfèrent. Les traductions en maya rendaient cette relation doctrinale transparente» (Converting Words, p.129).

Janice Boddy and Michael Lambek, Eds., A Companion to the Anthropology of Religion, Oxford, Wiley Blackwell (Blackwell Companions to Anthropology), 2013. La Part V est consacrée à la place des langues vernaculaires dans les pratiques de conversion religieuse, domaine spécialisé mais néanmoins central en anthropologie religieuse, dans la mesure où les missionnaires chrétiens dans les sociétés sans écriture ont été les principaux agents de la grammatisation des langues vernaculaires (c'est-à-dire de l'invention d'une écriture et de la publication de grammaires et de dictionnaires dans la langue indigène grammatisée).

Le processus politique de reducción

Dans la première partie du livre, Hanks fixe le cadre spatial et historique dans laquelle se sont effectuées l'évangélisation et l'institution d'une civilité chrétienne au Yucatan. La pacification militaire en 1547 de ce territoire maya, porteur d'une histoire de plus de mille ans, permit aux espagnols (arrivés en 1519) de s'approprier la langue indigène, le maya yucatèque, colonisant le langage pour en faire l'instrument d'une colonisation. Débute alors la conversion initiale des indigènes au christianisme, processus politique de reducción, mené principalement par les franciscains. La «réduction» désignait la réorganisation de la société indigène sur trois fronts: le territoire, les mœurs, le langage. La transformation du territoire en villages organisés en guardianias (des paroisses) rayonnant autour de cabeceras de guardiania ou villes chefs-lieux de paroisse (head parish towns). La réduction de la langue indigène à une «langue réduite» à des règles grammaticales et sémantiques européennes allait de pair avec la réduction des mœurs et de l'espace vécu aux règles de la civilité chrétienne.

La commensurabilité historiquement construite

La seconde partie, qui constitue l'essentiel et occupe la moitié du livre, décrit l'invention de la nouvelle langue utilisée pour la conversion. Le choix initial d'évangéliser les indigènes dans la langue indigène part d'un postulat que Hanks appelle interpretance (pp.160–161), postulat selon lequel il était possible de rendre les concepts européens et chrétiens dans la langue maya. Interpretance en anglais est un néologisme qui prête à contresens; ce mot me semble désigner l'idée d'une interintelligibilité entre les espagnols et les mayas, organisée au moyen d'une mise aux normes chrétiennes de la langue maya. Dans la terminologie technique de Hanks, le mot interpretance me semble synonyme ou presque du mot commensuration. Dans les faits, la commensurabilité (commensuration en anglais) entre l'espagnol et le maya est une construction de l'histoire et l'œuvre des pères franciscains. Car comment exprimer des vérités chrétiennes et des pratiques européennes dans une langue qui manquait du vocabulaire et des tournures de phrase nécessaires? Comment se fier à une langue qui exprimait l'idolâtrie et le mensonge? Il fallait réformer la langue pour la rendre commensurable avec un nouveau monde de référence, et pour cela changer les intentions, les croyances, les corps mêmes des indigènes.

Grammatisation et traductions

L'abandon de l'écriture hiéroglyphique (associée à l'idolâtrie) au profit de l'écriture alphabétique (p.172) fut la première étape de cette colonisation de la langue maya. Puis vint la compilation de dictionnaires espagnol-maya appliquant le principe d'économie suivant (pp.161–162). Ceux qui produisaient les dictionnaires profitaient au maximum de la dérivation, de l'inflexion et de la composition grammaticales en maya pour exprimer les concepts européens, utilisant en revanche le moins de racines distinctes. C'est là l'économie, et son effet était un vocabulaire colonial où un nombre restreint de racines mayas était utilisé pour exprimer tout un univers de concepts chrétiens (et européens de manière plus générale). L'avantage pratique de l'économie est que les missionnaires apprenant le maya pouvaient se concentrer sur un faible noyau de vocabulaire générateur. L'avantage psychologique de l'économie est que ce langage de néologismes rendait visible pour les néophytes indigènes les rapports entre les concepts subrepticement proposés par la nouvelle religion. La traduction des textes chrétiens dans cette nouvelle langue maya parachevait le processus. La première conversion fut celle qui allait de l'espagnol et du latin au maya, et c'était une conversion des traducteurs chrétiens au maya.

(Converting Words, 117) The union of linguistic and doctrinal genres embodies the first conversion, when God and policia cristiana were made Maya. In this moment and those works, the friars' choices of translation and their claims to knowledge depended maximally upon their grasp of Maya practices and the help of their Maya-speaking assistants.
(Converting Words, 122) In the dictionaries the points of partial equivalence between Spanish and Maya were defined, and it is through those correspondences that the first conversion was induced, from Spanish and Latin into Maya.
(Converting Words, 156) This was the first conversion for the missionaries as well, from their European idioms into the world of Maya, a task as fraught [lourde et complexe] spiritually as it was semantically. For it is in the actual translanguage of intercultural commensuration that we must seek out the conceptual and behavioral transformations that defined reducción as a project. It should come as no surprise that this translanguage commingles church with town governance, belief with conversion, and dreams with signs.

Rendre commensurables l'espagnol et le maya reducido, c'était établir des liens indexicaux (indexical binding, p.163) entre les nouvelles expressions mayas et des objets typiques du monde chrétien, tels que le baptême, la confession, le Dieu trinitaire, la prière du suppliant individuel qui dit «je» à un dieu personnalisé auquel il dit «tu». Les traductions mayas étaient des expressions qui pouvaient en principe s'appliquer, en maya, à beaucoup d'autres référents, mais qui devaient être attachées rigidement aux objets typiques de l'orthodoxie chrétienne.

Les grammaires (artes) de la reducción
ou conversion de la parole chrétienne en maya

Chapitre 7: Les grammaires

Les grammaires qu'étudie Hanks, dont la première est l'Arte de Fray Juan Coronel publiée en 1620, sont des grammaires de la langue maya (target language) écrite en castillan (matrix language). Les dictionnaires n'étaient jamais imprimés et restaient anonymes; ils suivaient l'ordre alphabétique (p.124). Les grammaires étaient publiées sous le nom de l'auteur; les courtes listes de vocabulaire qu'elles contenaient suivaient un ordre thématique, mostly ordered by semantic themes or fields, body parts, kinship terms, etc., as opposed to the arbitrary sequence of an alphabet (p.125). Grammaires et dictionnaires sont donc deux genres littéraires radicalement différents. Elles étaient les principaux instruments de la reducción, mot qui désigne la colonisation espagnole au cours de laquelle les missionnaires franciscains travaillent à la construction d'une société chrétienne et policée. Les grammaires, même si elles formalisaient les règles objectives du bien parler et du bien écrire, étaient toujours une œuvre individuelle, signée et datée. Les artes disposaient d'un ancrage déictique fort, deictic grounding (p.224).

Elles s'adressent à des missionnaires et sont conçues comme des instruments pédagogiques au service de l'évangélisation, en enseignant aux missionnaires le maya reducido. Les artes n'ont pas pour objet d'enseigner la langue maya en général ni de développer le savoir des choses maya en général; elles sont au contraire ancrées dans le champ restreint de l'évangélisation, qui est le contexte de leur production. Tous les énoncés en langue maya donnés comme exemples grammaticaux et tous les mots du vocabulaire maya utilisés ont un lien indexical, indexical binding (pp.164), avec des référents chrétiens, un ancrage indexical, indexical grounding (p.276), dans la prière et le catéchisme. Au cours de la reducción, preexisting [Maya] expressions were redefined and integrated into a range of relatively fixed phrases indexically bound to Christian referents (p.202).

Cette nouvelle langue, cette langue maya colonisée, était par principe destinée à n'être parlée que dans un espace social confiné, les pueblos reducidos, les villages évangélisés. Frère Juan Coronel était si bien conscient de cette instauration d'un cadre confiné d'interlocution où se parlait la langue colonisée, qu'il prend pour exemples de phrases grammaticalement correctes des phrases évoquant cet enfermement et le phénomène massif de la fuite: «Mon mari m'a réprimandée, puis il m'a battue, puis il s'est enfui», ou encore: «C'est la raison pour laquelle je vais fuir», et «Je n'ai jamais fui» (p.220). Le thème des fugitifs est récurrent dans Converting Words. La fuite hors des pueblos reducidos, pour échapper à la reducción, était décrite et discutée par les missionnaires eux-mêmes, tandis que les indiens détournaient le maya reducido dans les textes subversifs du Chilam Balam que Hanks décrit en fin d'ouvrage.

Au Mexique comme dans toutes les autres aires culturelles où les missionnaires chrétiens ont travaillé à la grammatisation des langues locales, ils avaient la grammaire latine pour modèle. L'ouvrage de référence pour les missionnaires franciscains était le manuel de latin du grand humaniste Antonio de Nebrija (1444–1522) publié en castillan circa 1488 sous le titre Introducciones latinas contrapuesto el romance al latin. Les paradigmes grammaticaux définis par Nebrija furent repris par les missionnaires dans leurs artes maya, non sans tomber dans des incohérences. Les artes, par exemple, s'efforcent de faire entrer le système verbal maya dans une division en quatre conjugaisons, telle qu'enseignée par Nebrija dans son manuel du latin (p.214). Mais Coronel est contraint d'introduire des exceptions, excepciones (p.214):

«Par exemple, il regroupe en une sous-classe ad hoc le phénomène très important en maya des verbes à incorporation, incorporating verbal forms, dans lesquels un nom ou un autre membre de phrase est de fait incorporé au verbe, produisant une nouvelle racine verbale. Par exemple […] chan misa 'to mass-attend [assister-en-masse-à-]', oc ha 'baptism (water-enter)[eau-entrer = être baptisé]', pul keban 'confess (sin-cast off)[péché-rejeter = se confesser]', dzib ol 'desire (heart-write)[cœur-écrire = désirer]', etc.»

Paradoxalement, tandis que d'un côté les artes de la langue maya destinée à l'évangélisation sont des manuels de grammaire pratique enseignant aux missionnaires comment parler la langue locale, d'un autre côté ces manuels sont écrits sur le modèle de la grammaire latine. D'un côté les artes valent pour leurs exemples et c'est pourquoi Hanks privilégie leur importance pratique: les règles énoncées sont étudiées pour leurs irrégularités, les excepciones, et les exemples se révèlent précieux par leur contenu et non pas par les règles qu'ils illustrent. Mais d'un autre côté, le modèle latin a été conçu par les humanistes comme Nebrija pour l'étude d'une langue écrite en ignorant sa dimension orale, et les artes restent prisonnières de cette orientation abstraite et conceptuelle de la grammaire. La prononciation et la phonétique en sont absentes, ou à tout le moins elle n'apparaissent qu'en de rares exemples où Hanks arrive à repérer la place de la vive voix. Par exemple, dans une forme de dérivation d'une racine verbale à la voix passive dans laquelle la voyelle de la racine verbale, qui était neutre à la voix active, est glottalisée et passe à l'aigu à la voix passive:

Thus, for example, from molah 'gather it' we derive molbil 'gathered' [la marque du passif est °bal] and mó'olol 'is gathered' [la marque du passif est la glottalisation] (p.216).

Si la phonétique n'a pas sa place dans les artes, l'oralité néanmoins n'en est pas absente. Mais il faut la chercher sur le plan de la rhétorique. Hanks commente des exemples grammaticaux chez Juan Coronel qui valent par leur intention rhétorique et littéraire. Par exemple le jeu du rythme et du parallélisme poétique dans une phrase (p.219) qu'on peut traduire: «/ Les bons / iront au ciel / Les méchants / hélas sont perdus /.» L'oralité et la rhétorique prennent toute leur importance dans d'autres chapitres du livre.

Les indigènes s'engouffrent dans la brèche

Dans la troisième et dernière partie du livre, Hanks montre comment le maya reducido, une fois formé puis répandu à l'extérieur du monastère dans les communautés indigènes, s'est renforcé et enraciné dans la littérature administrative, les actes notariaux et autres documents produits par les cabildos (town councils), pour enfin se faire connaître, à l'extérieur du domaine colonial, sous la forme d'écrits indigènes interdits pas la loi tels que les Livres de Chilam Balam, manuscrits mayas yucatèques en caractères latins. Leur nom vient de chilan, «prophète, devin», et balam, «jaguar». «Chilam Balam» désignerait un individu, prêtre, prophète, chamane, qui aurait annoncé la venue des espagnols.

Ces écrits traitent du calendrier maya, de prophéties et contiennent aussi des recettes médicinales. Les missionnaires, qui les pourchassent comme idolâtres, et la plupart des chercheurs mayanistes, les considèrent comme très anciens, extérieurs ou antérieurs au monde colonial, et en font une lecture «précolombienne». Mais assigner un sens précolombien à ces textes est pour Hanks un anachronisme et un contresens. Hanks y voit au contraire des écrits foncièrement coloniaux qui témoignent de la diffusion de la lengua reducida. Ils véhiculent, en effet, un savoir chrétien étendu et témoignent d'une appropriation du langage colonial, y compris du langage sacré des pratiques chrétiennes propagées au sein des missions. Les diverses versions des Livres de Chilam Balam renvoient peut-être à une source commune,

«mais cette source n'est pas extérieure au monde colonial; elle gît à l'intérieur même de celui-ci. Sous les variantes, l'invariant n'est pas le passé, mais bien le monde contemporain des objets de référence et des discours: les vérités inculquées, les sentiments d'affiiction, les croyances annoncées, la croix comme symbole transcendant, comme geste, comme forme matérielle. Grâce aux petites variations entre les passages apparentés, on établit la co-référence sur le plan indexical des usages locaux. Lire les livres de Chilam Balam, c'est aussi lire la sédimentation et l'appropriation du [maya reducido]. L'origine à laquelle il faut remonter est, à l'intérieur de la Colonie, le monde au sein duquel les livres étaient recopiés» (Pour qui parle la croix, p.33).

Les mayas de l'époque coloniale se sont forgé un monde à eux à partir de celui qu'ils subissaient. Attribuer la chrétienté à des prophètes précolombiens, comme ils l'ont fait, c'était s'approprier la religion régnante. Posséder les textes sacrés de cette nouvelle religion, surtout des versions en latin, c'était passer par-dessus les missionnaires pour avoir accès aux textes. C'était s'engouffrer dans la brèche.

(Converting Words, 364) While this might appear to indicate Maya vulnerability to Church "influence," it has the effect of appropriating the sacred texts and bypassing the priests. From the missionary perspective, this was a dangerous breach, because it was beyond their control…