LE SON DE LA VOIX ET LES ARTS DE LA PAROLE

Ecriture rhapsodique
Chaque fragment fait corps
dans une composition déréglée et décousue

Montaigne en a formulé le modèle et, comme le suggérait Albert Thibaudet, il a fondé une tradition d'écriture par fragments qu'il appelait lopins.

«Je vais au change indiscrettement et tumultuairement. Mon stile et mon esprit vont vagabondant de mesme» (III, ix). «Ay-je laissé quelque chose à voir derriere moy? J'y retourne; c'est tousjours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny courbe» (III, ix). Cité par Jean Starobinski, Montaigne en mouvement (Paris, 1982), p.282.

«Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme vehement et brusque… plustost difficile qu'ennuieux, esloingné d'affectation, desreglé, descousu et hardy: chaque lopin y face [fasse] son corps» (I, xxvi).

Cité par Albert Thibaudet, Montaigne (Paris, 1963), p.504, qui ajoute: «Ce lopinisme du style, qui coïncide avec le lopinisme philosophique de Montaigne, contraire de l'os rotundum, fonde une tradition.» Montaigne emploie le mot lopin au sens de «fragment». Citation rebattue: «Nous sommes tous de lopins, et d'une contexture si informe et diverse, que chaque piece, chaque momant, faict son jeu» (II, i). Thibaudet oppose l'écriture brusque et fragmentée de Montaigne à l'éloquence ore rotundo, dans laquelle on parle «en arrondissant la bouche».